Des “zoos humains” à Tarzan

March 25, 2012 § Leave a comment

Exhibitions, l’invention du Sauvage, en remontant dans le temps, tente de « décoloniser le regard » porté sur l’Autre (l’Etranger, l’Immigré, et tous ses avatars, présents ou passés), selon Pascal Blanchard, historien et commissaire scientifique de l’exposition, qui se tient au Musée du Quai Branly, à Paris, jusqu’au 3 juin 2012.

La figure du Sauvage, qui renvoie aussi à l’Autre, à l’Exotique, est mis en scène, de façon dégradante, dans des tableaux vivants à l’intérieur de « villages ethniques reconstitués », d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, dans ce qu’il convient de nommer des «zoos humains », situés dans des jardins d’acclimatation (les “figurants” vivant dans des conditions abjectes). Ils sont populaires en Occident du 16ème au 20ème siècle, attirant pendant une période donnée « plus d’un milliard de visiteurs ».

Les imprésarios se frottent les mains et multiplient affiches, cartes postales, publicités, permettant la promotion des “spectacles” (en phase avec la montée en force du capitalisme et du divertissement de masse), qui véhiculent divers stéréotypes sur les prétendues « races » représentées – objets d’étude dans les sciences humaines au 19ème, se caractérisant par une véritable obsession pour la typologie et la classification – considérées comme inférieures à la « norme » occidentale.

Ce processus de différentiation radicale, qui  aboutira au racisme (et qui mènera aussi au fascisme), opère, en fait, une césure, une frontière, tout en établissant une hiérarchie: l’Autre devient objet (d’étude, du regard) et victime du Je (qui agit et pense à la place de l’Autre). Les images qui en découlent se disséminent largement dans la culture populaire, prenant peu à peu racine dans l’imaginaire collectif. Les miasmes pouvant aussi resurgir à tout moment en Europe, et aujourd’hui plus que jamais, dans nos sociétés dites « multiculturelles », où une partie de la population est justement associée au passé esclavagiste et/ou colonial.

Cette mise en scène de l’Autre apparait dès les « grandes découvertes » de Christophe Colomb, qui parade des Amérindiens à la cour d’Espagne, et tout au long de la période de l’esclavage de populations d’Afrique subsaharienne (et du commerce triangulaire), et enfin pendant les campagnes de colonisation, menées par certaines puissances Européennes. « Le sauvage devenant cette référence qui légitime la domination coloniale ». On poussera le vice jusqu’à évoquer la “mission civilisatrice” de l’Occident sur le reste du monde, dans un mélange d’arrogance et de cynisme, qui a encore  ses adeptes aujourd’hui.

Blanchard affirme d’ailleurs que ce chapitre n’est pas encore clos. « La colonisation continue à avoir des effets énormes dans les relations internationales (mais aussi intra-nationales ndlr). L’histoire des exhibitions qui a duré pendant cinq siècles a encore aujourd’hui un poids énorme dans le regard que nous portons sur l’Ailleurs ». Cette exposition est une façon de contribuer à un travail de « déconstruction ». En matière de “postcolonial studies”, La France étant encore à la traîne, faisant figure de mauvaise élève.

Par le biais de la scénographie (référence au spectacle et au théâtre), et des nombreux documents et films mis à disposition, elle permet de révéler, strate par strate (dans un ordre chronologique), les constructions qui sous-tendent les différentes représentations autour du “sauvage”, profondément ancrées dans l’imaginaire occidental, et faisant partie d’un inconscient collectif. Nous sommes ainsi amenés à ouvrir « le cerveau de l’Occident […], nous rentrons dedans pour arriver à comprendre comment sont fabriqués ces imaginaires. » Des fantasmes assez délirants s’y entremêlent. A l’opposé de l’esprit des Lumières et d’une approche rationnelle.

Les « exhibitions de sauvages » disparaissent après la seconde guerre mondiale, mais c’est le cinéma d’une certaine façon qui prendra le relais, recyclant à tour de bras de nombreux clichés sur l’Autre, notamment dans les films de “cowboys et d’indiens”. Tarzan, est un film emblématique dans lequel la figure du sauvage (et la question de l’altérité) est centrale, et qui après tout un périple, deviendra un être « civilisé » (ré-intégrant la société à laquelle il a été arraché bébé), en passant du cri de l’animal (wa ou wa ou wa) à celui de l’homme et au langage parlé (Moi Tarzan, toi Jane).

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