« La France et le nouveau monde arabe »

June 28, 2012 § Leave a comment

Résumé de l’intervention de Laurent Fabius, Ministre des Affaires Etrangères en France, lors du Colloque international : le monde arabe à l’âge des révolutions (27 juin 2012), à Science Po Paris. Le colloque a réuni plus de 60 chercheurs et activistes du monde arabe, d’Europe et des Etats-Unis.

Un amphi plein à craquer : des journalistes notamment de pays arabes (comme la chaîne TV  Al Arabiya …), de nombreux  spécialistes du monde arabe (dont l’incontournable Jean-Pierre Filiu),  des chercheurs, des étudiants… mais aussi des figures politiques ou des activistes notamment d’Egypte, de Lybie, Tunisie, Iran, du Liban et d’ailleurs.

Fabius commence par faire un bilan.Oui, il y a à l’évidence un « nouveau monde arabe » et la France doit se situer par rapport à lui.”

Indépendance des états suivi d’une période d’immobilisme et enfin indépendance des peuples.

Au milieu du XXème siècle, au moment des indépendances, le monde arabe a déjà connu une période de bouillonnement politique. Si les Etats ont gagné leur indépendance, les peuples, eux, n’ont pas gagné la leur. Dans un deuxième temps, souvent à la faveur de coups d’Etat militaires, des régimes autoritaires se sont installés, avec l’accord ou la complicité des grandes puissances. [… ] Ces derniers [bouleversements] se présentent donc comme une sorte de troisième époque du monde arabe depuis les indépendances.

Un même mot d’ordre: la dignité – karama – كرامة

Pour ces pays, après la tempête, l’enjeu est maintenant de bâtir un ordre politique, économique et social plus juste et plus stable.

Maroc cité en exemple et voie à suivre pour l’Algérie

Le Maroc donne l’exemple de cette voie [de modernisation et de démocratisation].

En Algérie, les attentes de la population sont voisines de celles du reste du monde arabe, et on doit espérer que le nouveau parlement mettra rapidement en œuvre les réformes attendues.

La situation en Syrie risque de déstabiliser toute la région et inquiète Israël

En Syrie, la conjonction d’une répression massive, des effets de la mosaïque communautaire qu’est ce pays et d’interférences extérieures conduit à une véritable catastrophe humanitaire et à un risque de déstabilisation de toute la région. Le Liban subit de plein fouet les retombées de cette crise et est traversé par de vives tensions. Au sud, les Palestiniens mûrissent une frustration puissante, que renforce encore leur ouverture au monde et un bon niveau d’éducation. Cependant qu’Israël s’interroge sur les conséquences de ces transformations pour sa propre sécurité.

Crise dans la zone saharo-sahélienne

Dans la zone saharo-sahélienne, une crise complexe et très dangereuse s’installe, résultat de nombreux facteurs de déliquescence – Etats faillis, régions périphériques délaissées, corruption et trafics multiples, présence de groupes islamistes fortement armés.

Bilan mitigé

Si les changements portés par les printemps arabes sont spectaculaires, l’avenir apparaît donc fragile et incertain. En France et en Europe, cette incertitude provoque, dans l’opinion, des sentiments mélangés. L’aspiration démocratique inspire une vague de sympathie ; mais les risques d’instabilité politique, leurs conséquences économiques et la montée des intolérances suscitent pour le moins des interrogations.

La France regarde avec confiance les changements dans le monde arabe car elle est convaincue qu’il est toujours préférable de faire le pari de la démocratie. Avec confiance, mais avec lucidité, car nous n’ignorons pas les défis du présent, du proche avenir et du long terme. Il n’est pas en notre pouvoir de transformer mécaniquement les révolutions en succès et nous n’avons pas à nous ingérer dans la vie politique d’Etats souverains. Pour autant, consciente de ses responsabilités, la France veut et doit contribuer activement sur le plan bilatéral et multilatéral aux progrès des transitions démocratiques, économiques et sociétales.

Rendez-vous manqué (sous l’ère Sarkozy)

J’ai regretté, comme beaucoup d’autres, le rendez-vous manqué du gouvernement français de l’époque avec cette dynamique révolutionnaire. Au Maghreb, la France – en tout cas son gouvernement – a déçu ; déception renforcée par la stigmatisation de l’immigration à laquelle celui-ci se livrait parallèlement.

[…] Pour la première fois depuis les indépendances, ceux qui étaient plutôt considérés comme des sujets ont enfin le sentiment d’être des citoyens. En Tunisie, en Libye, en Egypte, au Yémen, les sociétés ont montré qu’elles voulaient prendre en main leur avenir, là où beaucoup se permettaient de penser qu’elles en étaient incapables. A été ainsi réfuté le vieux préjugé occidental, fréquemment teinté de colonialisme, qui posait comme principe une incompatibilité congénitale entre aspiration démocratique et monde arabe – avec le sous entendu qu’il s’agissait du monde musulman.

L’aspiration à l’universel traverse l’histoire arabe

En réalité, cette vague démocratique se nourrit d’une aspiration à l’universel qui traverse l’histoire arabe. Le monde arabe a connu dans la première moitié du XXe siècle un âge libéral, dans les pays où furent possibles des moments constitutionnels et parlementaires. Ces expériences démocratiques procédaient elles-mêmes du mouvement de renaissance culturelle et intellectuelle du XIXe siècle– la Nahda (“renaissance”, ndlr). De puissantes protestations populaires, sociales et patriotiques, largement séculières, ont émaillé ces périodes. Celles d’aujourd’hui sont à bien des égards leurs héritières, même si leurs formes et leur ampleur ne sont pas les mêmes.

Affrontement fatal des civilisations : des prophéties erronées

Loin d’être toujours le signe d’une opposition à d’autres cultures, à d’autres valeurs, et à l’encontre de prophéties erronées qui annonçaient un affrontement fatal des civilisations, les révolutions arabes sont donc à l’origine largement une réappropriation de ce qui nous est commun. Elles rappellent opportunément que l’appartenance à l’islam n’a rien d’incompatible avec l’aspiration démocratique.

Islamistes aux pouvoir par les urnes (et après?)

Concrètement, l’espoir que nous pouvons nourrir est que les islamistes qui arrivent au pouvoir par les urnes soient conduits à des compromis utiles pour gouverner, qu’ils montrent qu’ils savent passer de l’opposition au pouvoir, qu’ils respectent le cadre dans lequel ils ont été élus, qu’ils réussissent le développement économique et social et contribuent à réduire l’extrémisme.

Que craindre ? En bref.

[…] Que le ticket en leur (les islamistes) faveur soit un aller sans possibilité sinon de retour, du moins de changement.

La montée de l’islam radical, des menaces souvent graves qui pèsent sur les droits fondamentaux, en particulier ceux des femmes…

Entre retour du religieux et conservatisme sociétal, les droits des femmes sont souvent attaqués, ainsi que ceux des minorités religieuses.

Tensions internes aux sociétés arabes

Les révolutions ont ravivé aussi des tensions internes aux sociétés arabes : tensions sociales et religieuses, tensions entre la modernité et l’affirmation identitaire, tensions entre des sociétés plutôt conservatrices et des jeunesses éduquées plus libérales…Clivage historique entre sunnites et chiites …

Face aux risques de conflits, le choix sera-t-il fait d’une prétendue « stabilité » par le retour à des pouvoirs autoritaires, peut-être moins caricaturaux que les précédents mais guère plus démocratiques ?

Tout processus démocratique est inscrit dans le temps long

N’oublions jamais, en effet, que tout processus démocratique est inscrit dans le temps long, qu’il comporte des avancées et des reculs, des accélérations et des blocages, des doutes qui succèdent aux promesses. La trajectoire des révolutions n’est jamais totalement linéaire. Dans notre propre histoire, après la Révolution Française, il y eut la Restauration. Après 1848, le Second Empire. Et après la Commune de 1871 vint une période d’Ordre moral, marquée par le retour du religieux. Nulle part, la démocratie ne s’invente en un jour.

Il n’existe pas un seul modèle démocratique. Turquie, un exemple parmi d’autres.

J’ajoute qu’il n’existe pas un seul modèle démocratique et qu’il appartiendra à chaque pays de construire celui qui lui convient. Des formules politiques doivent être expérimentées – on pense notamment à la Turquie -, qui associent des traditions et de nouvelles formes de participation, des références spécifiques et des principes universels.

Que faire?

La France, au nom de la proximité, de l’amitié et de l’histoire qui nous lie, porte une responsabilité d’appui. Elle a aussi des intérêts à défendre. Le monde arabe est notre voisin et tout ce qui s’y passe emporte des conséquences directes pour nous. D’un point de vue économique, la stabilité du monde arabe, compte tenu de ses ressources, constitue un enjeu décisif. Il n’existe pas d’autre choix raisonnable pour nous que de travailler à la stabilité, à la paix, à la sécurité et au développement économique de ces partenaires essentiels.

Nous le ferons en respectant quatre grands principes (démocratiques) : le refus de l’usage de la violence contre le peuple, la défense des droits fondamentaux, le respect du pluralisme et des droits des minorités, la nécessité de réformes en profondeur afin de répondre aux attentes économiques et sociales des populations.

Urgences : Syrie, Mali, Iran.

La France se mobilise pour mettre fin aux violences en Syrie. Lundi dernier, avec nos partenaires européens, nous avons décidé un nouvel ensemble de sanctions pour accroître la pression sur le régime.

La semaine prochaine, à l’initiative de la France, le Groupe des amis de la Syrie se réunira à Paris, où sont conviés plus de cent cinquante Etats. L’enjeu est de soutenir l’opposition et de préparer la transition politique, car Bachar al-Assad doit partir.

Si nous n’agissons pas, le Nord Mali risque de se transformer en sanctuaire durable pour les terroristes.

La possession par l’Iran de l’arme atomique comporterait de lourds dangers de dissémination et déstabiliserait la région.

Paix au Proche-Orient ?

Peu d’évolutions sont probables avant les élections américaines. Mais nous devrons reprendre l’initiative, car le droit à un Etat palestinien viable et à la sécurité d’Israël n’est pas une ritournelle théorique…

A moyen terme, la France entend accompagner les transitions démocratiques partout où elles ont été lancées… [Mais] nous refuserons tout paternalisme, fut-il, si je peux employer cette expression, un « paternalisme pro-révolutionnaire ».

Rappel des principes démocratiques

– D’une part, sont intangibles les libertés fondamentales – égalité devant la loi, liberté d’expression, droits des femmes, droits des minorités. Nous serons particulièrement attentifs au respect des femmes.

– D’autre part, il n’est pas de société libre sans possibilité d’alternance politique et sans pluralisme. Nous dénoncerons donc toute tentative de confisquer le pouvoir ou de restreindre les droits démocratiques.

Accompagnement de la “nouvelle citoyenneté”

Notre priorité, ce sera l’accompagnement de la nouvelle citoyenneté, en nous adressant aux sociétés plutôt qu’aux seuls gouvernements…Nous souhaitons que les échanges étudiants, les rencontres entre intellectuels et universitaires, le dialogue entre associations, les forums d’entrepreneurs et de chefs d’entreprise à tous les niveaux, se multiplient en mettant à profit, au moins pour ce qui concerne le Maghreb, la forte imbrication de nos sociétés.

Stabilité et partenariat dans l’ensemble de l’espace méditerranéen

Ce qui est en jeu pour nous, c’est la stabilité de l’ensemble de la région, l’avenir des mobilités entre les deux rives de la Méditerranée, le futur de nos échanges économiques et celui de la francophonie. Nos destins sont clairement liés.

Jeunesse, justice et croissance doivent être au cœur du partenariat euro-méditerranéen que nous voulons bâtir. J’insiste notamment sur la jeunesse qui implique une priorité à l’éducation, à la formation professionnelle mais aussi à la culture et aux échanges universitaires. L’abrogation récente de la fameuse et choquante circulaire Guéant a été un premier signe attendu, qui permet à la France de confirmer qu’elle veut être une « puissance d’influence » en contribuant à la formation des élites qui feront le monde arabe de demain.

Nous voulons contribuer à la construction d’une sorte de grand ensemble euro-méditerranéen, atout considérable pour l’Europe et le monde arabe dans la mondialisation.

L’Union pour la Méditerranée partait d’une ambition généreuse, mais maladroite. Il n’était probablement pas réaliste de vouloir inclure les deux rives de la Méditerranée dans un même ensemble rigide, en prétendant passer outre aux divergences, aux différences et même aux conflits qui peuvent exister sur les deux rives.

Nous devrons veiller à ce que soient tenues les promesses du Partenariat de Deauville : celle de soutenir financièrement le développement économique et social des pays en transition.

Par notre proximité, nous devons être avec eux des acteurs de la construction d’un espace de coopération et d’échanges entre les deux rives. Mais il est aussi essentiel que l’Europe dans son entier s’implique dans le partenariat avec le monde arabe. C’est pourquoi la France portera avec conviction cette priorité méditerranéenne auprès de ses partenaires de l’Union Européenne, selon l’esprit original de la conférence de Barcelone de 1995.

L’Union du Maghreb Arabe peut retrouver vie, à la faveur d’un réchauffement algéro-marocain et d’un fort volontarisme tunisien. Au-delà du cercle méditerranéen, le Conseil de Coopération des Etats arabes du Golfe (CCEAG) prend son essor. L’UE entretient avec lui un dialogue régulier, il faudra aller au-delà et engager un véritable partenariat.

Conclusion

Les révoltes arabes sont vécues comme le prolongement des luttes d’il y a cinquante ans. Ce printemps arabe, ces printemps parfois menacés d’automnes ou d’hivers, nous rappellent la proximité qui nous lie. Plusieurs millions de nos compatriotes ont leur famille originaire de cette partie du monde. Dans les pays du Maghreb, notre langue est parlée quotidiennement avec la langue arabe aux divers échelons de la société.

En dépit de certains aspects sombres du passé, notre histoire avec le monde arabe est d’abord celle d’une histoire partagée. Les révolutions arabes ouvrent une page nouvelle de cette rencontre historique avec la France, puissance d’influence. Il nous revient de l’écrire ensemble, en amitié et en partenariat avec les peuples arabes, faisant de la Méditerranée un espace prometteur de coopération et de partage.

Q & R

Les quelques personnes qui ont pu poser des questions à la fin du discours étaient triées sur le volet par Gilles Kepel, maître de cérémonie, accueillant ses “guests” arabophones d’un “t’fadal” (« je vous en prie »). Le premier fut Hazem Beblawi, ancien Ministre des Finances égyptien. Il a fait part de ses inquiétudes quant à la situation économique de l’Egypte, qui souffre d’un « manque de liquidités », dû en grande partie à la forte baisse du tourisme. Il souligne que la « transition démocratique » nécessite aussi une « stabilité économique et financière ».

>>> Lire l’intégralité de la tribune ici.

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