Dans l’étrange laboratoire d’Ymène Chetouane

June 10, 2014 § 1 Comment

L’atelier d’Ymène Chetouane, où sont conçues ses étranges figures hybrides, a des airs de laboratoire monstrueux où têtes écrasées et percées jouxtent corps de poupées désarticulées ou gargouilles d’un genre nouveau. Les créatures de terre cuite sorties de l’imagination de la jeune céramiste tunisienne effraient et interrogent le spectateur.

Par Ymene Chetouane. A la Galerie Talmart - Exposition Ob-Cène Photo by EWWE 2014

Par Ymene Chetouane. Exposition Ob-Cène
Photo by EWWE 2014

L’artiste s’est d’abord attachée à explorer notre monstruosité et notre identité à travers des pièces mêlant formes enfantines et animales (têtes d’ânes, corps de poulets ou encore écailles reptiliennes, cornes etc.), éléments de mécanique (roue, clefs, boulons, etc.). Ainsi les pièces Je ne suis personne, One ou encore Them ( exposées en janvier 2013 pour « 24 P », première exposition personnelle de l’artiste), nous présentent des visages poupins et cornus, des corps d’écailles. Certaines figurines s’apparentent à des larves rampantes dont le visage s’échappe d’une enveloppe squameuse (Respire)… Pas un corps qui ne soit incomplet ; les corps informes et serpentins suggèrent une forme d’inachèvement, une humanité aux marges de l’humain. La série de têtes aux longs cheveux blonds de Don’t be afraid tient de l’apparition fantomatique, tandis que les têtes trophées ou bustes sans bras (Today), dressent le portrait d’une humanité infirme, atrophiée, fragile comme la porcelaine des poupées. La figurine SOS dit toute cette détresse de sa bouche entrouverte de poupée, dans ce corps couché, écrasé, quasi liquéfié, ironiquement drapé de motifs fleuris roses, naïfs, proie aux bois de cerf sacrifié.

SOS par Ymène Chetouane

SOS par Ymène Chetouane

Quelques pièces cependant font de cet inachèvement la base d’un élan. Remember me et ses putti à crêtes, vernis, sont d’une vitalité plus insolente, qui transcendent leur condition de trophée, en étirant leur cou vissé au mur ; dans Respire, les poupons emmaillotés d’écailles se hissent par une hélice vissée dans le crâne vers un ailleurs rêvé. Plusieurs pièces traduisent l’ambivalence par leur tête redoublée (Fight, ou Me and me, énigmatique autoportrait). Cherchez l’erreur est une mise en scène de cette incertitude et de cette mise à nu du monstrueux en nous. Deux bustes similaires portent une tête semblablement masquée par une décalcomanie de tissu liberty qui épouse leurs traits comme un masque de catcheur, version poupée ; mais – cherchez l’erreur -, les traits humains de l’un ne sont plus chez l’autre qu’une tête d’âne.

Cherchez l'erreur par Ymène Chetouane.

Cherchez l’erreur par Ymène Chetouane.

Enfants-cerfs, enfants reptiliens, têtes gémellaires, etc. sont autant de chimères nouvelles, d’autant plus fascinantes et inquiétantes qu’elles sont modelées sur des visages juvéniles de poupées fragiles. A la suite d’un Hans Bellmer[1], mais sans la charge érotico-sadique de celui-ci, Ymène Chetouane « joue à la poupée d’une autre manière », selon ses propres mots. Moulées et modelées dans la matière délicate des poupées de porcelaine, les œuvres de l’artiste malmènent cette image enfantine de l’innocence et de la fragilité, et créent le malaise. Les têtes isolées pourraient évoquer les putti renaissants, mais sont autant de têtes décapitées et exposées. Le regard sans yeux de ces poupées est alors pétrifiant. Et nous sommes ces jouets, dont le propre est d’être manipulés. Si l’artiste « joue à la poupée », elle met aussi en scène le citoyen comme jouet du pouvoir et le puissant comme pantin.

L’œuvre de la céramiste est travaillée par cette idée politique, qu’elle explore avec constance et profondeur. La représentation métaphorique du pouvoir est au cœur de sa recherche depuis plusieurs années.

Ainsi plusieurs pièces se présentent comme des allégories du pouvoir. La simplicité même du procédé – couronne ou dorure comme métaphore – n’interdit pas la finesse et donne aux œuvres une limpidité percutante. Par exemple, Reality aligne six têtes de poupées couronnées percées d’une clef mécanique, image d’un pouvoir capricieux, infantile. Dans le même temps, l’artiste aligne les trophées dont elle a eu la tête. L’homme de pouvoir est ramené au statut de poupée. « Big crown », mais sans bras, il est celui qui accorde plus d’importance à l’affirmation du pouvoir qu’au véritable exercice politique dont il est incapable. Nombre de figures couronnées sont ainsi privées de bras, à l’instar du gisant minuscule de Last round ou encore des statuettes de baby-foot traversées par un manche (Baby-foot). La céramiste y représente avec un humour glaçant la manipulation par des instances supérieures et invisibles. Joueurs rouges et bleus sont d’ailleurs totalement interchangeables ; à ce jeu, pas un pour racheter l’autre.

Baby-foot par Ymène Chetouane. Photo by EWWE 2014

Baby-foot par Ymène Chetouane.
Photo by EWWE 2014

A la fois tyran et caduc, le chef[2] est représenté de façon ambivalente. Dans l’exposition 24 P, deux pièces peuvent être mises en regard. Mr P, président avorton et aveugle – au sort de son peuple ?-, mais à l’avidité dévorante, tout en dents, est représenté en gloire en dépit de sa faiblesse manifeste, comme un gisant royal sur un coussin. Le pouvoir organise sa propre célébration. Mais l’artiste dévoile le vrai visage du chef dans Goodbye Mr P, où un avorton semblable gît, cette fois poignardé. Le couteau planté dans le cœur a révélé l’imposture première. Le roi n’a pas de visage et n’avait d’humain que l’apparence. Car sa tête dont la couronne est tombée n’est plus qu’un amas d’écailles. Autant de métaphores frappantes qui certes peuvent être lues comme des références au contexte tunisien. Mais par la distance symbolique, le propos d’Ymène Chetouane accède à l’universalité. En aucun cas les œuvres de l’artiste ne sauraient être réduites à des œuvres de circonstance[3]. Les céramiques pourraient ainsi tout aussi bien faire écho à l’ancien texte de L’Ecclésiaste : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant et dont les princes festoient dès le matin ».

Goodbye Mr "P" par Ymène Chetouane

Goodbye Mr “P” par Ymène Chetouane

L’artiste réfléchit également aux rapports entre pouvoir et religion. Un chapelet surmonté d’une couronne égrène des crânes, victimes solidement ficelées. C’est sur des cadavres que se récitent les prières. Les Demoiselles d’Avignon  d’Ymène Chetouane ont perdu toute humanité dans leur niqab, qui évoque plutôt la forme d’un obus. Là encore, la couronne dorée vient rappeler les enjeux de pouvoir dans cette représentation de la sujétion féminine. On la retrouve aussi dans la série Silence, où les têtes alignées sont enserrées et couronnées dans un émail noir qui peut rappeler le hijab. Par ailleurs, dans Sur Commande, l’artiste expose la réalité des promesses faites aux fous d’Allah : têtes d’âne, sans bras, la clef dorée du Paradis promis, inutile, accrochée autour du cou, les martyrs autoproclamés ne sont plus que des cadavres alignés en séries, interchangeables.

Sur Commande par Ymène Chetouane

Sur Commande par Ymène Chetouane

Et c’est bien la violence faite à l’humanité que les travaux récents d’Ymène Chetouane exposent. La violence n’est jamais représentée dans sa brutalité brusque, comme un phénomène rapide et spectaculaire, mais comme le résultat d’un processus d’oppression continue. Les crânes fragiles des poupées sont souvent perforés, percés de clefs, de boulons, de fil, de guidons, de tringles…. Le manche de baby-foot évoque un tournebroche… Le pouvoir qui fait fonctionner ces poupées et qui les manipule est aussi ce qui les transperce cruellement. Pour les ordonner, pour les diriger, on leur entre quelque chose dans le crâne ! Ils ne peuvent plus bouger. L’alignement obsessionnel est aussi en soi morbide : corps de martyrs en série, trophées de chasse, uniformisés… Dans l’univers de l’artiste, l’ordre est loin d’être rassurant, car il opprime et comprime. Ainsi les déformations imprimées par l’artiste aux visages malléables de Pickpocket traduisent cet écrasement par les cadres, au sens propre… L’usage de l’argile de porcelaine, par sa plasticité première puis sa fragilité après cuisson, est en lui-même terriblement signifiant. Il y a une rencontre nécessaire entre le moyen d’expression de l’artiste, et son propos, qui ne déploie tout son sens que dans cette matière.

Vue de l’atelier d’Ymène Chetouane. Photo by EWWE 2014

Si certaines œuvres représentent cet assujettissement avec une ironie grinçante, comme Baby-foot ou encore Brochette de cervelles avec ses motifs de rideaux fleuris, les œuvres les plus récentes de la céramiste, exposées entre autres dans le cadre de l’exposition Ob-cène[4], prolongent cette réflexion de manière effrayante. Le baby-foot et les tricycles (Without wheels) restent des jeux, mais le chapelet quant à lui évoque un charnier[5].

Our chickens speak for themselves expose aux regards d’hallucinantes gargouilles modernes. Ces poulets de batterie, à tête de poupon vulnérable, ont des ailes, mais qui ne leur permettent aucun envol. On est à présent loin des poupons d’écailles propulsés par une hélice, dans Respire. Les ailes et les cuisses des corps plumés font penser à des membres atrophiés, nouvelle variation sur cette métaphore de l’impuissance très présente chez l’artiste. Comme sur les poupées tricycles de Without wheels, les yeux des poupées-volailles sont masqués par un bandeau d’émail noir, qui évoque autant le marqueur de l’anonymat dans les médias que le bandeau des condamnés à mort. La métaphore de la condition du citoyen moderne, exposé sur le marché, interchangeable, aveugle, naïf, sujet devenu objet de consommation standardisé, est proprement glaçante. Ces « gargouilles » ouvrent une bouche enfantine et muette, prises au piège. Plus éprouvante encore est la confrontation avec les visages comprimés et déformés par des sacs plastiques de supermarché dans All you can eat. C’est la fin du processus ; l’homme-poupée devenu déchet, s’adonne à sa propre consommation[6].

Les pièces d’Ymène Chetouane interpellent car elles mettent à nu l’illusion de puissance, que symbolisaient les couronnes, clefs et autres dorures glorieuses. Ne reste que des « hommes sans bras », des têtes sans corps, victimes dérisoires d’un ordre invisible.

All you can eat par Ymène Chetouane. Exposition Ob_Cène à la galerie Talmart.  Photo by EWWE 2014

All you can eat par Ymène Chetouane. Exposition Ob_Cène à la galerie Talmart.
Photo by EWWE 2014

C’est aussi l’extrême pureté, l’économie de moyens qui donne aux œuvres leur puissance d’évocation. Leur apparence simple leur confère une immédiate force de frappe. Les formes travaillées sont immédiatement identifiables, appartenant au patrimoine artistique (gisants, gargouilles, chapelet ou putti) ou bien à un univers familier (jouets d’enfants, sacs plastiques) ; et pourtant les figures hybrides sont profondément déstabilisantes. Par ses titres abstraits et énigmatiques, l’artiste refuse de figer l’interprétation. A la fois conceptualisations et terriblement concrètes dans le traitement de la matière et des formes, les pièces, dans leur apparent dépouillement, proposent un propos politique complexe, dont la portée dépasse le contemporain.

D’ailleurs, l’artiste est membre actif du collectif « Politiques » et son travail est emblématique du projet de ce jeune groupe d’artistes qui revendique un propos politique qui passe par la recherche sur les formes, et non par les moyens discursifs de la politique « politicienne ». Elle a également exposé avec le collectif féminin Khadra. En juin 2014, on pourra voir les œuvres d’Ymène Chetouane à Paris à la galerie Talmart avec l’artiste Nadia Benbouta sous le titre « Ob-cène », puis à la galerie Le Violon bleu à Tunis, qui représente l’artiste. Sa prochaine exposition personnelle est prévue pour mai 2015, au Violon bleu.

Texte d’Anastasia Rostan

[1] La céramiste a été également très marquée par le travail des frères Chapman sur les mannequins.

[2] Et d’ailleurs chef ne signifie-t-il pas « tête » ?

[3] A l’instar des œuvres du collectif « Politiques » auquel appartient l’artiste.

[4] Exposition d’Ymène Chetouane et Nadia Benbouta à la galerie Talmart à Paris, du 15 mai au 14 juin 2014.

[5] D’ailleurs, l’artiste travaille à une installation de minuscules têtes de poupées semblables à celles qui constituent le chapelet. A moitié déformées, elles évoquent des objets écrasés par une chute, et bel et bien un charnier.

[6] Voir le très beau texte du philosophe Arafat Sadallah à propos de l’exposition : All you can eat.

Tagged: , ,

§ One Response to Dans l’étrange laboratoire d’Ymène Chetouane

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

What’s this?

You are currently reading Dans l’étrange laboratoire d’Ymène Chetouane at EastWestWestEast.

meta

%d bloggers like this: